10 jours VERT le futur

du 10 au 20 SEPTEMBRE à KOLBSHEIM

Écoute chanter les bips de reculs

Vie de riverain d’un chantier de Vinci.

par Lionel GROB

J’expérimente pour quelques jours la vie de riverain du chantier du Grand Contournement Ouest de Strasbourg, chantier titanesque comme sont tous les chantiers d’autoroutes ou d’échangeurs. On n’imagine pas le nombre de tonnes de terres et de flotte charriées pour ériger de tels mastodontes.

De la fenêtre de la cuisine, on voit le ballet des engins. Et à une centaine de pas, la route s’arrête. Le chantier est interdit au public, mais il n’est pas interdit de le voir, le sentir, l’entendre, le respirer… C’est même obligatoire, en fait on n’a pas d’autre choix.

Vivre à côté d’un chantier autoroutier, c’est les bips de reculs en continu à partir de 5h30 et le bruit lourd et ronflant des tracteurs, des pelleteuses, des bulldozers, des camions et d’autres machines dont on ne sait même pas le nom. C’est la poussière qui s’élève dans le vent chaud, venant tout recouvrir sur des centaines de mètres à la ronde et pénétrant dans les maisons. En quelques heures, les verres de tes lunettes sont recouverts d’une fine pellicule, la table où tu manges n’est jamais lisse et il arrive que ça crisse sous la dent. Le chantier, tu le bouffes et tu le respires. Il te rentre dans les pores, il est comme un incessant acouphène, de 5h30 à 19h, parfois le samedi matin. Et ça pendant des semaines, des mois et peut-être mêmes des années…

Vivre à côté d’un chantier d’un échangeur, c’est échanger le chant des oiseaux contre les bips de reculs.

Peut-être que c’est pour ça que ça s’appelle un « échangeur ».

Échanger cette petite route qui menait à la forêt du Krittwald et son parcours de santé contre une immense langue de terre sableuse infranchissable et rectiligne, une saignée aride où roulent de gros bolides remplis de terre ou tractant des citernes d’eau, en attendant le dépôt du bitume.

Échanger des arbres contre des talus inertes.

Peut-être qu’un jour on échangera cette autoroute contre une gigantesque piste de skate.

Quand là-haut, au firmament du ministère des trucs compliqués, ils auront enfin pigé le truc pas compliqué.

En attendant, on apprend à reconnaître les différents bips de reculs… Caterpillar cendré, niveleuse aigrette, benne des champs, tracteur huppé, bulldozer rouge-queue, tombereau des près…

Ici le goudron va remplacer les plumes.

Bip-bip contre cui-cui. Ça ne fait pas grande différence pour les oiseaux de malheurs qui ont rendu cette chose possible. Leur dignité devait se trouver juste derrière un engin de chantier qui reculait sans bip de recul…

Avec rancune.

Lionel GROB

auteur, compositeur, inteprète